Chapitre III
Le message du Commandeur arriva le lendemain après-midi, à l’heure du thé. Lapidaire, il ne contenait que quatre mots : « Ce soir, onze heures. »
Image même de la désolation, Gabriel se joignit de mauvaise grâce à Cassandra et Julian. À l’inverse, Nicholas décida de se greffer à l’expédition malgré les réticences de la jeune femme. Il n’entrerait pas dans la maison avec les autres – venir en délégation risquait fort de déplaire à Werner, et ils estimaient plus judicieux pour le moment de le ménager – mais il resterait à proximité au cas où les choses tourneraient mal. Nicholas ne voulait pas être tenu en dehors de l’affaire une seule seconde.
Vers neuf heures et demie, ils partirent sur leurs montures, le col de leurs manteaux relevé pour se protéger du vent. Le trajet s’avéra laborieux, car Gabriel multiplia de nouveau les hésitations quant au chemin à prendre, au point que Cassandra commença à douter sérieusement du sens de l’orientation du jeune homme, à moins que celui-ci ne s’obstinât à faire preuve de mauvaise volonté pour retarder leur arrivée. Finalement, la jeune femme, qui se rappelait les grandes lignes de l’itinéraire, se décida à prendre la tête de leur petit groupe.
Au bout d’un laps de temps qui leur parut une éternité, le cottage se dessina enfin dans la pénombre brumeuse. Nicholas stoppa alors sa monture et alla se poster à l’angle du chemin derrière un bosquet, la main sur la crosse de son pistolet. Les autres mirent pied à terre et attachèrent les rênes des chevaux au portail du cottage. Les bêtes piaffaient sous la morsure du froid tandis qu’une buée blanche et compacte s’échappait de leurs naseaux fumants.
Cassandra se dirigea vers la porte d’entrée d’un pas résolu, à la différence de Gabriel qui se serait sans doute enfui en courant si Julian ne l’avait fermement maintenu par le bras.
La jeune femme pénétra dans la maison plongée dans l’obscurité. À l’évidence, Charles Werner n’était pas encore arrivé. Julian se disposait à la suivre à l’intérieur lorsque Gabriel s’arrêta net devant le seuil, le souffle court. Étonné, Julian se tourna vers lui.
— Que se passe-t-il ?
Il savait qu’il n’obtiendrait pas de réponse, mais il espérait que le son de sa voix rassurerait Gabriel. Celui-ci respirait fortement, le regard braqué vers le cottage. Bien que ses traits fussent noyés dans l’ombre, il émanait du jeune homme une peur presque tangible qui poussa Julian à le serrer dans ses bras dans un élan protecteur. Il le sentit trembler contre lui, et au contact de ce corps si vulnérable en cet instant, il eut soudain le pressentiment d’une catastrophe imminente. La crainte l’envahit à son tour et les battements de son cœur s’accélérèrent. Julian éprouva l’envie subite de faire demi-tour et de ramener Gabriel au manoir, en sécurité, mais il se contint.
— N’aie pas peur, chuchota-t-il, sa joue pressée contre celle du jeune homme, ses doigts caressant ses mèches blanches. Je suis là, je suis là…
Un rectangle jaunâtre se détacha sur la façade noire, éclairant le jardin : Cassandra avait allumé les lampes du couloir. D’un mouvement brusque, Gabriel se libéra de l’étreinte de Julian et fixa un point derrière lui, les yeux agrandis par l’horreur. Le lord pivota pour se trouver face à Charles Werner, raide et le visage fermé. Son regard brillait d’une dureté métallique qui n’augurait rien de bon. Sans un mot, le vieil homme passa devant eux et pénétra dans la maison. Julian hésita quelques secondes et lui emboîta le pas, suivi par Gabriel qui arborait à présent la mine résignée d’un martyr jeté dans la fosse aux lions.
Cassandra et Werner les attendaient dans le salon où s’était déroulée leur première entrevue. La jeune femme, qui avait eu la ferme intention de prendre la rencontre en main, vit ses plans contrariés par Werner. Avant même qu’elle ait pu ouvrir la bouche, celui-ci interpella Gabriel d’une voix aiguisée :
— Ainsi, tu es venu avec ton amant. Eh bien, tu ne manques pas d’audace…
Gabriel pâlit. Les yeux de Werner, qui le scrutaient méchamment, se contractèrent et se rétrécirent jusqu’à ressembler à deux pointes d’acier.
— Tu l’as amené dans cette maison où nous avons partagé tant de choses… Comment as-tu osé ?
Ne comprenant que trop bien ce que sous-entendaient ces propos, Julian jeta un regard interrogateur à Gabriel qui se décomposait à vue d’œil, tandis que Werner poursuivait sa diatribe d’un ton lourd de menaces et en même temps curieusement suppliant.
— Il se lassera de toi, tu sais. Tu l’amuses, mais cela ne durera pas éternellement. Il n’a pas besoin de toi, car il t’est supérieur à tous les points de vue. Tu en as conscience, n’est-ce pas ? Oui, bien sûr que tu en as conscience. Tu n’es pas stupide. Au fond de toi, tu as toujours su que cette relation était vouée à l’échec. Tu ne vaux pas plus qu’un domestique à ses yeux, et les amours ancillaires ne durent jamais. Comment pourriez-vous avoir un avenir ensemble ? Un fossé vous sépare. Tu finiras par revenir vers moi car moi seul…
— Taisez-vous ! l’interrompit rageusement Julian qui avança d’un pas, les poings serrés. N’ayez pas l’outrecuidance de juger sans savoir !
Un sourire sardonique se dessina sur le visage de Werner.
— Lord Ashcroft, c’est vous l’ignorant, dit-il avec condescendance. Vous ne connaissez pas ce garçon comme je le connais. Vous seriez surpris, et sans doute choqué, de découvrir toutes les vicissitudes que recèle son passé. Les meurtres ne constituent qu’une facette de ses talents…
L’instinct de Julian lui soufflait de ne pas insister, de ne pas entrer dans le jeu de Werner, mais la curiosité fut la plus forte. Il désirait ardemment en apprendre davantage sur Gabriel, au risque de se brûler les ailes au contact de la vérité.
— Que voulez-vous dire ?
De pâle, Gabriel devint livide. Une joie profonde et sadique illumina les traits de Werner au spectacle de la souffrance du jeune homme.
— Lord Ashcroft, laissez-moi vous relater notre première rencontre, il y a dix ans de cela…
— Non…
Une plainte grave et un peu rauque, à peine perceptible, s’était élevée d’un coin de la pièce.
D’un seul mouvement, Cassandra, Julian et Werner se tournèrent vers l’endroit où se tenait Gabriel.
— Non, répéta celui-ci dans un murmure empreint de désespoir.
Un silence stupéfait s’abattit sur les lieux.
— Tu… tu parles maintenant ? réussit à balbutier Werner, abasourdi.
Julian était également sous le choc. Partagé entre incrédulité et appréhension, il ne pouvait détacher ses yeux du jeune homme.
— Gabriel…
Le rouge monta aux joues de Werner, et son visage se crispa comme s’il venait de subir un terrible affront.
— Gabriel ? Depuis quand as-tu un nom ? siffla-t-il d’un air outragé en décochant un regard venimeux à Julian. Décidément… Ne te fais aucune illusion néanmoins, ta pathétique intervention ne m’empêchera pas d’éclairer ton amant sur ton compte. Où en étais-je déjà ? Oui, Gabriel, puisque vous l’appelez ainsi, a mené une vie fort peu honorable jusqu’à présent…
— Non, implora Gabriel, pâle comme la mort.
Werner demeura sourd à cette supplique déchirante.
— Il apprendra la vérité, que cela te plaise ou non ! rugit-il, inflexible.
Il se tourna vers Julian, les yeux luisants d’un plaisir mauvais.
— Je l’ai trouvé dans une maison close, un bordel ! éructa-t-il triomphalement. Il s’y prostituait depuis l’âge de huit ans ! Que dites-vous de cela, Lord Ashcroft ? Êtes-vous offusqué ? Déçu ? Je tiens toutefois à vous rassurer : seuls des hommes de qualité, de véritables gentlemen, fréquentaient l’établissement au sein duquel il travaillait. Je vais peut-être vous décevoir, Milord, mais vous n’êtes pas le premier aristocrate à partager son lit, loin de là ! Si cela peut vous consoler, Gabriel était le pensionnaire le plus demandé de la maison ; tous les clients en étaient fous. Il faut dire qu’il est très beau, vous ne me contredirez pas sur ce point, je suppose ? Ce visage d’ange… cette peau qui marque si facilement… ces cicatrices délicieusement excitantes… Et rendre la vie à ses yeux éteints, quel défi pour les habitués de la maison !
Anéanti, Gabriel s’était affalé contre le mur et ne regardait personne. Julian s’était figé, bouleversé par ces révélations ; chaque mot prononcé par Werner s’enfonçait comme un poignard dans son cœur. Mal à l’aise, Cassandra oscillait pour sa part entre le dégoût, la confusion et la colère.
Impitoyable, le vieil homme continuait à distiller son poison avec une jouissance croissante.
— J’ai moi-même été un de ses habitués les plus assidus durant plusieurs années. Lorsque le Cercle du Phénix a été créé, j’ai tout de suite pensé qu’il ferait un fabuleux homme de main, et je ne m’étais pas trompé. Il faut voir les choses en face, Lord Ashcroft, aussi douloureux que cela puisse être : les deux seuls talents de ce garçon sont la prostitution et le meurtre.
Gabriel laissa échapper un gémissement sourd.
— J’espère vous avoir édifié sur la personnalité de votre protégé, conclut Werner avec délectation. Réfléchissez bien avant de vous engager plus sérieusement avec lui, car ce garçon pourrait vous attirer maints ennuis, même si je suis le premier à reconnaître qu’il possède des qualités inestimables… dans l’intimité tout du moins.
Il éclata d’un rire cruel, conscient du mal qu’il avait infligé et s’en réjouissant sans vergogne.
Littéralement exsangue, Gabriel semblait prêt à défaillir. Près de lui, Julian s’était statufié.
Werner, le regard fou, ajouta d’une voix très basse :
— Certains le trouvaient froid, et avaient l’impression de faire l’amour à un morceau de marbre, mais sa remarquable beauté suffisait à pallier ce léger inconvénient, et…
Il ne put achever sa phrase : les yeux flamboyants, Julian marcha sur lui et lui décocha un violent coup de poing dans la mâchoire. Sous l’impact du choc, Werner vacilla et dut se retenir au mur pour ne pas tomber. Après lui avoir jeté un dernier regard débordant de haine et de mépris, Julian fit volte-face et sortit de la pièce d’un pas précipité. Gabriel resta un instant immobile, indécis, puis s’empressa à son tour de quitter les lieux.
Une expression d’intense douleur contracta alors les traits de Werner. Surprise, Cassandra le scruta avec attention. Était-ce du désespoir qu’elle lisait sur son visage d’ordinaire si impavide ? Mais l’impression fut fugitive. Déjà, Werner avait revêtu son manteau de glaciale impassibilité, et la profonde détresse qui l’habitait une seconde plus tôt s’était évaporée. Un peu de sang coulait de sa lèvre inférieure, et il l’essuya avec son mouchoir. Pour la première fois, Cassandra remarqua le bandage entourant sa main droite.
Leurs regards se croisèrent, emplis d’animosité réciproque. La jeune femme prit l’initiative de rompre le silence.
— Je suppose que vous êtes content de vous ? dit-elle en fixant Werner avec autant de répugnance que si elle se trouvait face à un serpent.
— Assez, oui, répondit Werner avec un sourire entendu. Il était de mon devoir de chrétien d’informer Lord Ashcroft du passé de ce garçon. Cela lui évitera bien des désagréments par la suite. Mais venons-en au but de cette rencontre, je vous prie, Miss Jamiston. Mon temps est précieux.
— Tout comme le mien, fit en écho une voix venue de la porte.
Cassandra et Werner se retournèrent en même temps. Frileusement enveloppée dans une cape de zibeline, Angelia se tenait sur le seuil du salon, un sourire carnassier aux lèvres. Derrière elle, dans le couloir, des ombres se mouvaient, preuve qu’elle n’était pas venue seule et que toute tentative de fuite était impossible.
Werner blêmit comme si un spectre était apparu sous ses yeux, et la terreur déforma un instant son visage.
— C’est impossible…, murmura-t-il d’une voix blanche. Comment…
Angelia les rejoignit d’une démarche ondulante, les soyeux jupons de sa lourde robe à paniers bruissant à chacun de ses pas.
— Oui, mon temps est précieux, répéta-t-elle d’un air enjoué. Je viens d’assister à un assommant dîner en ville, et je n’ai qu’une hâte à présent, rentrer me coucher.
Ses prunelles violettes transpercèrent son second.
— Mon cher Werner, ajouta-t-elle en lui décochant un sourire qui n’affecta que ses lèvres, vous m’avez affreusement déçue. Je vous croyais beaucoup plus intelligent. Votre sottise va vous coûter la vie.
Deux hommes masqués pénétrèrent dans la pièce et encadrèrent Werner.
— Emmenez-le dehors et attendez-moi, commanda Angelia.
Werner fut empoigné sans ménagement et traîné à l’extérieur de la pièce. Au passage, il jeta un regard implorant à Cassandra. Révoltée, celle-ci se tourna vers sa sœur.
— Tu n’as pas changé, Angelia, dit-elle d’une voix dure. Tu aimes toujours l’odeur du sang.
Une lueur d’allégresse éclaira le regard de la jeune femme, et un sourire chaleureux s’épanouit sur ses lèvres.
— Tu as retrouvé la mémoire ! Dieu merci ! L’idée que tu puisses ne jamais te souvenir de moi m’était insupportable.
Un profond désarroi s’inscrivit soudain sur son visage, et elle s’avança rapidement vers sa sœur. Cassandra recula, surprise par ce brusque changement d’expression.
— Ne me déteste pas, je t’en prie, la pressa Angelia en lui agrippant la main. Tu m’as tellement manqué ! Je t’ai manqué aussi, j’en suis certaine. Je ne veux plus que nous soyons séparées, plus jamais ! S’il te plaît…
Cassandra fut assaillie par une irrésistible sensation de déjà-vu. De violentes émotions la submergèrent, peur, colère, amour, désespoir, et une image surgie du passé se dressa devant elle, l’image d’une petite fille brune aux yeux incandescents, qui tendait vers elle une main suppliante :
— Grande sœur, ne m’en veux pas… je l’ai fait pour toi… ne m’en veux pas, je t’en prie…
Une petite fille pour qui elle éprouva une immense bouffée de tendresse.
Puis la vision s’évanouit, et Cassandra, troublée et haletante, se retrouva devant Angelia adulte.
— Tu es folle, dit-elle machinalement, complètement folle…
— Non, je veux que nous soyons réunies, c’est tout. Pourquoi crois-tu que j’ai créé le Cercle du Phénix ? Uniquement pour te retrouver et faire renaître notre relation ! Grâce à l’organisation, j’étais persuadée qu’un jour nos chemins se croiseraient de nouveau, et je ne m’étais pas trompée !
Cassandra frémit et se dégagea de l’étreinte de sa sœur d’un mouvement brusque.
— Ne me rends pas responsable de tes crimes ! protesta-t-elle d’un ton horrifié. Ce serait trop facile !
— Telle n’était pas mon intention ! se défendit Angelia d’une voix apaisante. Tu m’as mal comprise, ma chérie.
— Vraiment ?
— Ce que j’essaie de te dire, poursuivit la jeune femme avec exaltation, c’est que toi et moi sommes semblables. Nous sommes comme les deux faces d’une médaille…
— Tu te trompes, l’interrompit sèchement Cassandra. Tout nous oppose, au contraire. Nous avons choisi deux voies radicalement différentes.
Angelia lui adressa un sourire radieux.
— Je te demande bien pardon, ma chérie, mais tu fais l’impasse sur ta remarquable carrière de voleuse. Et tu sembles oublier que tu as tenté de m’assassiner ; à cause de toi, je suis passée à deux doigts de la mort. Ta propre sœur…
— Je regrette de n’avoir pas réussi à te tuer il y a quinze ans, repartit âprement Cassandra, les poings serrés. De nombreuses vies auraient été épargnées.
Le visage d’Angelia se rétracta comme sous l’effet d’une gifle. Cassandra crut un instant qu’elle allait se mettre à pleurer, mais les yeux de la jeune femme demeurèrent secs.
— Tu ne le penses pas, dit-elle doucement en fixant sa sœur avec gravité. Je sais que, comme moi, tu ne veux plus être seule…
Soudain lasse, Cassandra déposa les armes.
— Qu’attends-tu de moi exactement ? demanda-t-elle d’un ton résigné.
— J’ai découvert en Espagne le Triangle du Feu ainsi qu’un parchemin crypté de plusieurs pages. Associons-nous pour trouver la pierre philosophale de Cylenius, et partageons son pouvoir. Nous seules en sommes dignes. À nous deux, nous incarnons le but ultime de l’alchimie : la perfection, Cassandra, la perfection !
Sa sœur la contempla d’un air incrédule.
— Es-tu sérieuse ?
— Bien sûr ! Je rêve de ce moment depuis si longtemps. Toi et moi réunies, comme avant…
Son regard se fit vague, envahie qu’elle était par la nostalgie du passé, puis son visage rayonna d’excitation.
— Je veux que tout redevienne comme avant… Ensemble, nous sommes invincibles, nous pouvons soulever des montagnes…
Ses traits s’assombrirent subitement, et ce fut d’une voix tendue par l’appréhension qu’elle reprit la parole.
— Je t’en prie, ne me rejette pas. Je ferai ce que tu voudras, mais je t’en supplie, ne me laisse pas encore. Nous ne sommes pas obligées d’être ennemies, nous ne sommes pas condamnées à nous affronter ; au contraire, nous pouvons collaborer, nous entraider…
Chaque mot qui sortait de la bouche de sa sœur entaillait la chair de Cassandra tel un couteau chauffé à blanc. La tête lui tournait, et elle se sentait fiévreuse.
— Je te laisse le temps de la réflexion, ajouta Angelia en se dirigeant vers la porte à pas lents. Pense à ce que je viens de dire. Je sais que tu prendras la bonne décision : ce qui existe entre nous, personne ne peut le détruire, et surtout pas toi, Cassandra.
Elle poussa le battant et sortit dans le couloir où l’attendaient ses sbires avec Charles Werner. Le vieil homme faisait peine à voir : il tremblait de tous ses membres et son visage était couvert de sueur. Il adressa de nouveau à Cassandra un regard tragique, appel au secours muet et vibrant de désespoir. Mais la jeune femme détourna les yeux.
— Que comptes-tu faire de lui ? demanda-t-elle d’une voix atone.
— Pourquoi poser une question dont tu connais déjà la réponse ? rétorqua Angelia. Va-t’en maintenant.
— Non, hésita Cassandra.
— Va-t’en ! répéta sa sœur d’un ton féroce. Tu ne le sauveras pas, pas plus que tu n’as sauvé les autres. Il ne le mérite pas du reste, car sa vie n’a été qu’une longue suite de péchés. Il mourra cette nuit, et tu ne peux rien y faire. Soit tu t’en vas, soit tu assistes à son exécution, libre à toi.
Cassandra pâlit et sa vue se brouilla. Elle n’avait plus le courage de protester. Elle se sentait annihilée, sans force, écrasée par le poids de la fatalité.
Presque contre sa volonté, ses jambes la portèrent vers l’entrée de la maison.
— Je m’en vais, chuchota-t-elle en évitant soigneusement le regard de Werner.
Angelia sourit.
— Vas-y, mais tu finiras par me rejoindre un jour ou l’autre, c’est inéluctable. Nous ne nous sommes pas retrouvées pour être séparées de nouveau. À bientôt, grande sœur…
Dans un état second, Cassandra pivota sur elle-même, remonta le couloir et émergea de la maison d’un pas incertain. Une dizaine d’hommes, visage masqué et pistolet au poing, étaient postés autour du cottage, silencieux et terribles. Les traits figés, Julian se tenait immobile près de la grille. Gabriel, l’air malheureux, le couvait à distance d’un regard angoissé. Nicholas était là également ; il avait sans doute été repéré par Angelia et son escorte au moment de leur arrivée. Son visage était menaçant, et sa main jouait nerveusement avec la crosse de son arme. Il brûlait certainement d’en découdre avec la responsable de la mort de son père, mais il était réduit à l’impuissance par la supériorité numérique des hommes du Cercle.
Cassandra se retourna brusquement vers la porte, en proie à un remords mêlé de pitié. Werner avait échoué si près du but… Elle porta la main à la poche de son manteau où se trouvait le carnet de cuir noir, désormais inutile. La couverture était froide au toucher, et ce contact la fit tressaillir.